Chapitre VIII — La forme inversée : l’inversion
Première section — L’inversion
I. Définition et fonction de l’inversion
Le procédé stylistique de « l’inversion » (inversion) considère entièrement, du point de vue formel, les modifications de la structure de la phrase. « Lorsque, dans une langue, on inverse délibérément l’ordre habituel des morphèmes d’un mot composé, des constituants de la phrase ou des propositions d’une phrase complexe, sans que la forme ou les relations grammaticales soient pour autant modifiées, on parle d’inversion. »1 Autrement dit, dans la langue, on inverse intentionnellement l’ordre grammatical habituel. En chinois, « l’ordre des mots le plus important obéit aux règles suivantes :
(1) Le sujet précède son prédicat.
(2) Le complément d’objet suit son verbe. Si l’on enfreint cette règle, il s’agit d’une inversion. »2
Cette conception examine le phénomène du point de vue de la « grammaire ». Le chercheur chinois continental Cheng Weijun considère l’« inversion » comme une « phrase transformée » qui enfreint intentionnellement l’« ordre habituel des mots ». Par « ordre habituel des mots », il entend notamment :
(1) Le sujet vient avant le prédicat.
(2) L’épithète et le complément circonstanciel viennent avant le terme principal qu’ils déterminent ou modifient.
(3) Le prédicat vient avant le complément d’objet et le complément.
(4) La proposition subordonnée vient avant la proposition principale.
Si l’on observe l’« inversion » du point de vue de sa fonction rhétorique, il s’agit d’« un procédé rhétorique qui consiste à inverser délibérément l’ordre des mots et des phrases afin de renforcer l’élan verbal, d’harmoniser les rythmes ou de produire une syntaxe plus variée, etc. »3 « Sur l’arrière-plan des phrases de construction habituelle, les phrases transformées apparaissent comme anormales, nouvelles et remarquables ; elles attirent ainsi une attention particulière, ce qui constitue également le fondement psychologique de l’existence de l’inversion. »4 « Dans la poésie inversée, l’ordre des mots dans la phrase, ou celui des caractères à l’intérieur du vers, peut souvent renforcer l’élan verbal et produire une vigueur d’écriture audacieuse. Telle une étrange pinède qui pousse à rebours sur une haute falaise, telle une vague qui se replie dans un rapide, elle suffit à créer une grandeur spectaculaire et à renforcer la puissance de l’expression. »5
En combinant les points de vue de ces trois chercheurs, on peut comprendre l’« inversion » comme une « forme grammaticale ou une relation sémantique délibérément renversée ». Cela tient au fait que l’ordre grammatical des mots, des syntagmes, des phrases ou des phrases complexes en chinois est relativement fixe et ne peut généralement pas être modifié arbitrairement. Cependant, lorsque les besoins de l’expression l’exigent, on peut également recourir à l’inversion afin de transformer la structure et de modifier l’ordre grammatical de la phrase, à condition de ne pas altérer fondamentalement la forme grammaticale ou la relation sémantique.
« Lorsqu’une partie du discours inverse intentionnellement l’ordre ordinaire, logique et grammatical, on l’appelle inversion. […] Elle sert principalement à renforcer l’élan verbal, à harmoniser les rythmes ou à varier la syntaxe. »6 L’inversion consiste en réalité à modifier les habitudes grammaticales originales, tandis que l’« ordre grammatical » consacré par l’usage devient une partie de l’habitude, c’est-à-dire de la « grammaire ». « Ce qu’on appelle grammaire n’est en réalité qu’une sorte de loi de l’usage. […] Lorsque l’ordre des mots est conforme à l’usage, il n’y a pas d’inversion ; lorsqu’il n’est pas conforme à l’usage, il y a inversion. »7 Une fois que l’ordre des mots est devenu une « habitude », il possède un degré considérable de stabilité. Les chercheurs chinois continentaux, notamment Cheng Weijun, soulignent que « le chinois ne possède pas de flexion morphologique au sens strict et fait de l’ordre des mots un moyen grammatical important. Normalement, l’ordre des mots reste fixe […]. L’inversion se constitue précisément en s’appuyant sur cette invariabilité de l’ordre des mots chinois pour créer sa propre variabilité et former ainsi une figure de style. »8
II. Origine historique et évolution de l’inversion
Dans Exemples de problèmes d’interprétation dans les livres anciens, Yu Yue, sous le titre « Exemples de phrases inversées », écrit : « Les anciens employaient souvent des phrases inversées pour composer leurs textes ; si on les lit dans l’ordre direct, on en perd le sens. […] Les paroles des poètes doivent nécessairement employer la rime ; c’est pourquoi les phrases inversées sont particulièrement nombreuses. » Cette remarque montre que les poètes et les auteurs de paroles devaient fréquemment recourir à l’« inversion » pour ajuster l’ordre des mots en fonction des exigences de la prosodie, c’est-à-dire « inverser le texte afin d’harmoniser la rime » (Yu Yue, « Exemples d’inversion du texte pour harmoniser la rime »). « La poésie rimée chinoise, qui accorde une grande importance à la beauté de la sonorité, recherche l’harmonie des tons et accorde une attention particulière à la beauté de la prosodie. Souvent, afin de se conformer à la rime ou aux règles des tons plats et obliques, elle modifie délibérément la syntaxe habituelle au moyen de l’inversion. »9
Depuis le Classique des odes et les Élégies de Chu, dans toutes les formes de poésie rimée des différentes dynasties, il est facile de trouver des « phrases inversées ». Ainsi, dans le poème « Jiang Zhongzi » du Classique des odes, dans la section de Zheng, le texte est divisé en trois strophes et le troisième vers de chacune d’elles — « Ne casse pas mon saule à baies », « Ne casse pas mon mûrier », « Ne casse pas mon santal » — emploie une inversion. Si l’on rétablit l’ordre syntaxique, il faudrait lire : « Ne casse pas mon arbre à baies », « Ne casse pas mon mûrier », « Ne casse pas mon arbre de santal ». Après inversion, les caractères désignant le saule à baies et le village riment, de même que ceux désignant le mûrier et le mur, ainsi que ceux désignant le santal et le jardin. On voit donc que l’inversion a pour but de permettre la rime.
De même, dans « Sangrou », du Grand Élégie, « Le grand vent a un passage, il y a une vaste vallée creuse. Cet homme vertueux accomplit une œuvre excellente. Celui qui ne suit pas la voie juste est exposé à la souillure du milieu. », l’expression « il y a une vaste vallée creuse » constitue une inversion de « la vaste vallée possède un espace creux », afin de rimer avec les deux caractères finaux des vers suivants.
Sous la dynastie Tang, dans « Nuit d’automne dans la demeure de montagne » de Wang Wei, « Le bambou bruisse lorsque les laveuses reviennent, les lotus bougent lorsque les barques des pêcheurs descendent » constitue également une phrase inversée. Afin de faire rimer le caractère désignant la barque avec ceux désignant l’automne, et celui désignant le courant avec celui désignant le séjour, l’ordre des mots de la phrase originale — « Le bambou bruisse, les laveuses reviennent ; les lotus bougent, les barques des pêcheurs descendent » — a été modifié.
Outre l’« harmonisation de la rime », certains vers sont inversés afin de se conformer à l’« antithèse » ou aux règles des « tons plats et obliques ». Ainsi, dans la « Préface du Pavillon du Roi Teng » de Wang Bo : « Les richesses de la nature sont les trésors du ciel ; la lumière du dragon illumine le domaine de la Grande Ourse et de la constellation du Bouvier ; les hommes éminents apparaissent dans une terre spirituelle ; Xu Ru descendit du lit de Chen Fan. » « Dans l’expression “les hommes éminents et la terre spirituelle”, l’ordre devrait être “la terre spirituelle et les hommes éminents”. “La terre spirituelle” est la cause, “les hommes éminents” en sont l’effet : il s’agit donc d’une inversion de la relation de cause et d’effet. »10
De même, dans « Pensées à mon frère cadet par une nuit de lune » de Du Fu : « Le tambour de la garnison interrompt les déplacements des hommes ; dans l’automne de la frontière, le cri d’une oie solitaire. La rosée est blanche depuis cette nuit ; la lune est plus lumineuse dans notre pays natal. » Selon l’ordre normal des mots, il faudrait dire : « Depuis cette nuit, la rosée est blanche ; dans notre pays natal, la lune est lumineuse. » Mais cette disposition ne correspond pas au schéma prosodique « ton plat, ton plat, ton plat, ton oblique, ton oblique ; ton oblique, ton oblique, ton oblique, ton plat, ton plat ». C’est pourquoi les quatrième caractères, désignant respectivement la rosée et la lune, sont déplacés au début des vers. Cette inversion permet non seulement de respecter les règles des tons plats et obliques de la poésie à forme régulière, mais elle rend également l’élan des vers plus vigoureux. »11
III. L’inversion dans la poésie moderne et en anglais
Les anciens poètes n’étaient pas les seuls à aimer l’inversion ; les poètes modernes l’emploient également fréquemment. Toutefois, ils ne recourent souvent pas à l’inversion pour « harmoniser la rime » ou produire une « antithèse », mais sont plutôt influencés par les « structures syntaxiques inversées » des langues européennes et américaines et cherchent délibérément à introduire certaines variations dans la construction des phrases.12
Par exemple : « Je voudrais tant franchir la limite, un seul pas suffirait à devenir nostalgie / Cette belle nostalgie, la main peut l’atteindre » (Zheng Chouyu, « L’Hôtel de la frontière »). « Cette belle nostalgie, la main peut l’atteindre » est précisément une « phrase inversée » dans laquelle le prédicat est placé avant le sujet. Une fois rétabli, l’ordre des mots devient : « La main peut atteindre cette belle nostalgie. »
Lorsqu’un vers voit son ordre des mots réorganisé par l’inversion, son nouvel ordre syntaxique ressemble à un courant qui remonte à contre-courant. Il entrave la fluidité habituelle de la lecture et oblige le lecteur à s’arrêter momentanément, à examiner et à méditer la phrase inversée, puis à en rétablir l’ordre des mots. Le plaisir éprouvé au cours de cette réflexion et la satisfaction ressentie lorsque le sens est soudainement compris permettent à la « phrase inversée » de révéler son charme particulier.
En anglais, « l’inversion » consiste à « placer le prédicat avant le sujet au lieu de respecter l’ordre naturel des mots ; l’inversion peut être divisée en inversion grammaticale et inversion rhétorique ».13 Les phrases anglaises présentent généralement deux types d’ordre des mots : l’un est l’ordre naturel (natural order), également appelé ordre direct, et l’autre est l’ordre inversé (inverted order), qui constitue précisément l’objet de cette section.
Du point de vue formel, l’inversion comporte deux formes : l’inversion totale (full inversion) et l’inversion partielle (partial inversion). Lorsque le verbe prédicatif se trouve entièrement avant le sujet, on parle d’inversion totale, par exemple : In front of me stood a boy. (« Un garçon se tenait devant moi. »). Lorsque seule une partie du verbe prédicatif, généralement un auxiliaire ou un verbe modal, est placée avant le sujet, on parle d’inversion partielle, par exemple :
Only in this way can we do it better.
« Ce n’est que de cette manière que nous pouvons le faire mieux. »
Si l’on distingue l’inversion selon son objectif d’utilisation, il existe également deux situations : l’« inversion grammaticale » (grammatical inversion) et l’« inversion rhétorique » (rhetorical inversion).
L’« inversion grammaticale » est une inversion rendue nécessaire par les règles grammaticales. Elle est déterminée par la structure grammaticale de la phrase et ne laisse aucune possibilité de choix libre. Dès lors qu’on utilise une construction syntaxique qui exige l’inversion, il faut adopter cette structure inversée. Par exemple : Who called me just now? (« Qui m’a appelé à l’instant ? »).
L’« inversion rhétorique » consiste, pour répondre à un besoin rhétorique, à transformer l’ordre normal des mots en ordre inversé. Par exemple : Out-rushed the children. (« Les enfants se sont précipités dehors. »). Ce que l’on entend par « répondre à un besoin rhétorique » signifie « atteindre un objectif rhétorique : l’expression des sentiments, l’expression du sens ou le rythme. L’expression des sentiments concerne l’inversion destinée à produire l’accentuation et la représentation ; l’expression du sens concerne l’inversion destinée à produire l’équilibre et la liaison ; le rythme est principalement utilisé dans la poésie et concerne le rythme et la rime qui en résultent. »14
Les fonctions de la figure de style de l’inversion en anglais comprennent donc : l’accentuation, la représentation, l’équilibre et la liaison.
En ce qui concerne la fonction rhétorique de l’« inversion », si l’on synthétise les points de vue des spécialistes modernes de la rhétorique chinoise, on peut retenir : (1) renforcer l’intonation ; (2) mettre en relief le sens ; (3) manifester la musicalité ; (4) varier la syntaxe. Le chercheur Chen Qiyou propose quant à lui les fonctions suivantes : « accentuation, harmonisation de la rime, ambiguïté, ralentissement du rythme, tension, économie, variation, etc. »15
Deuxième section — La structure formelle de l’inversion
Pour comprendre la syntaxe de l’inversion en chinois, il faut d’abord comprendre l’ordre des mots dans les principaux types de phrases chinoises. Dans l’« inversion suivant le discours », conforme à la grammaire, les formes les plus courantes sont au nombre de quatre :
(1) Phrase narrative : sujet — prédicat — objet.
(2) Phrase attributive : sujet — prédicat.
(3) Phrase copulative : sujet — copule — prédicat.
(4) Phrase existentielle ou négative : sujet — avoir ou ne pas avoir — objet.
« Les éléments modificatifs sont généralement placés avant les éléments qu’ils modifient. Si l’ordre des mots d’une expression diffère de l’ordre normal mentionné ci-dessus, il s’agit d’une phrase inversée. »16
Du point de vue grammatical, les chercheurs chinois continentaux ont proposé les formes d’expression de l’« inversion suivant le discours » (Lu Jiaxiang et autres, p. 46 ; Cheng Weijun et autres, p. 881 ; Yang Chunlin et autres, p. 737). L’inversion suivant le discours se divise en sept types :
(A) l’inversion de la phrase attributive ;
(B) l’inversion de la phrase narrative ;
(C) l’inversion de la phrase existentielle ou négative ;
(D) l’inversion de la phrase copulative et de la phrase quasi copulative ;
(E) l’inversion de la phrase à double sujet logique ;
(F) l’inversion du complément circonstanciel ;
(G) l’inversion de la phrase complexe principale-subordonnée.17
Les constructions inversées les plus courantes sont les cinq suivantes :
(1) Inversion sujet-prédicat : « le sujet vient avant le prédicat » constitue l’ordre général d’une phrase sujet-prédicat. Cependant, parfois, afin de mettre l’accent sur le prédicat ou pour d’autres raisons, on peut placer le prédicat avant le sujet.
(2) Inversion verbe-objet : « le verbe vient avant l’objet » constitue l’ordre général du verbe et de son complément d’objet. Cependant, il est parfois possible de modifier cet ordre et de placer l’objet avant le verbe ; c’est ce qu’on appelle l’« inversion verbe-objet ».
(3) Postposition de l’épithète : l’épithète est généralement placée avant le terme principal. Cependant, en raison des besoins de l’expression, elle peut parfois être déplacée après le terme principal. C’est ce qu’on appelle l’« inversion déterminant-déterminé ».
(4) Déplacement du complément circonstanciel : le complément circonstanciel peut être placé au début de la phrase ou déplacé à la fin. Lorsqu’il est placé au début de la phrase, il peut produire un effet d’accentuation et rendre la structure de la partie principale de la phrase plus compacte, plus concise et plus énergique ; lorsqu’il est déplacé à la fin, il peut mettre en relief la signification du complément circonstanciel et rendre la phrase plus vivante et expressive. C’est ce qu’on appelle l’« inversion circonstanciel-centre ».
(5) Déplacement de la proposition subordonnée et de la proposition principale : « subordonnée avant principale » constitue la construction générale des phrases complexes à relation subordonnée-principale. Cependant, afin de mettre en relief le point essentiel ou de renforcer l’intonation, on peut également avancer la proposition principale et placer la proposition subordonnée après celle-ci.
Troisième section — Les formes d’expression de l’inversion
I. « Inversion suivant le discours » et « inversion par transformation de l’énoncé »
Les différents chercheurs classent généralement les formes d’expression de l’« inversion » en deux catégories : (1) l’« inversion suivant le discours » et (2) l’« inversion par transformation de l’énoncé ».
(1) L’inversion suivant le discours
« Modifier régulièrement l’ordre général des constituants de la phrase ou des propositions, sans que cela concerne l’organisation de la pensée ni la structure grammaticale. »18 L’inversion suivant le discours « ne consiste qu’en un renversement de l’ordre des mots ou de l’intonation et ne concerne ni le contenu de la pensée ni l’organisation grammaticale. »19 L’inversion suivant le discours n’est donc qu’une inversion formelle entre le sujet et le prédicat, ou entre le sujet et le complément d’objet, sans modifier le sens ni la structure grammaticale de la phrase.
Les deux situations suivantes ne peuvent pas être considérées comme des « inversions » :
(A) « Si la relation grammaticale est modifiée, on ne peut pas parler d’inversion. » Par exemple, « fleur rouge » constitue une structure adjectif-nom : le déterminant « rouge » vient avant le terme principal « fleur ». Si l’on inverse l’ordre pour obtenir « fleur rouge », cela devient une expression attributive ; le sens et la structure grammaticale ont alors tous deux changé.
(B) « Une structure particulière déjà fixée par l’usage grammatical ne peut pas être considérée comme une inversion. Ainsi, dans la phrase passive, la transformation du complément d’objet en sujet, ou le fait de placer le complément d’objet avant le verbe au moyen de particules prépositionnelles telles que “ba” ou “dui”, ne constituent pas des phrases inversées. »20
Parmi les exemples de ce type d’inversion, on trouve : « Le ciel observé, les configurations célestes oppressent ; les nuages allongés, les vêtements deviennent froids » (Du Fu, « Promenade au temple Fengxian de Longmen »). L’ordre normal des mots serait « observer le ciel » et « les nuages s’allongent ». De même : « Les oiseaux froids chantent sur les vieux arbres ; dans la montagne vide, les singes nocturnes crient » (Wei Zheng, « Exposé de mes sentiments »). L’ordre normal devrait être « les oiseaux froids chantent » et « les singes nocturnes crient ». Bien que l’ordre des mots ait été inversé, le sens des mots n’en est pas affecté.
(2) L’inversion par transformation de l’énoncé
« L’inversion de l’ordre des mots ne possède pas de régularité et bouleverse souvent l’organisation de la pensée ainsi que la structure grammaticale. »21 Cette forme d’inversion correspond à ce que Huang Qingxuan appelle « l’inversion délibérée à des fins rhétoriques ». Elle comprend quatre catégories : l’inversion destinée à harmoniser la rime, l’inversion destinée à respecter les tons plats et obliques, l’inversion destinée à former une antithèse, et l’inversion destinée à produire un effet de singularité et à attirer l’attention.
Dans la poésie moderne, les deuxième et troisième types d’inversion sont très rares. En particulier, la poésie moderne s’étant affranchie des contraintes des tons plats et obliques, il est difficile d’imaginer une « inversion destinée à respecter les tons plats et obliques ». En revanche, les inversions destinées à produire un effet de singularité et à attirer l’attention semblent relativement fréquentes. Commençons par quelques exemples tirés de la poésie classique afin de les expliquer.
1. Inversion destinée à harmoniser la rime :
Par exemple : « Le bambou bruisse au retour des laveuses, les lotus bougent lorsque descendent les barques des pêcheurs. Lorsque les parfums du printemps s’éteignent à leur gré, le prince peut naturellement rester. » (Wang Wei, « Nuit d’automne dans la demeure de montagne »).
L’ordre normal des deux premiers vers devrait être : « Les laveuses reviennent, le bambou bruisse ; les barques des pêcheurs descendent, les lotus bougent », ou bien : « Les lotus bougent, les barques des pêcheurs descendent ; le bambou bruisse, les laveuses reviennent ». Mais l’ordre des mots a été inversé afin de se conformer au rythme et à la rime.
2. Inversion destinée à respecter les tons plats et obliques :
Par exemple : « Sous la frontière, l’automne venu, le paysage est différent ; les oies qui partent vers Hengyang n’ont aucune intention de rester. » (Fan Zhongyan, « Yu Jia Ao »).
« Les oies partent vers Hengyang » devrait normalement être « les oies partent, Hengyang », mais comme le schéma métrique de Yu Jia Ao est « ton plat, ton plat, ton oblique, ton oblique, ton plat, ton plat, ton oblique », l’ordre des mots doit être inversé.
3. Inversion destinée à produire un effet de singularité et à attirer l’attention :
L’ordre des mots est délibérément inversé afin de mettre l’accent sur une partie donnée ou de faire ressortir une certaine image. Ainsi, dans Tan Po Huan Xi Sha de Li Jing des Tang du Sud :
« Le parfum des lotus se dissipe, les feuilles vertes se flétrissent ; le vent d’ouest se lève dans les vagues vertes.
Encore avec la lumière du printemps, je dépéris de concert ; il m’est insupportable de regarder.
Une pluie fine me réveille d’un rêve, le camp de Ji est lointain ; dans la petite tour, le son de la flûte de jade se prolonge jusqu’à ce que le froid tombe.
Combien de perles de larmes, combien de regrets sans fin, appuyé contre la balustrade. »
« Dans la petite tour, le son de la flûte de jade se prolonge jusqu’au froid » constitue une phrase où les mots sont inversés. La phrase originale devrait être : « La flûte de jade résonne jusqu’à remplir la petite tour de froid ». Si l’auteur a ajusté l’ordre des mots par « inversion », c’est afin de mettre l’accent sur l’image de la « petite tour » et de créer une atmosphère de désolation et de solitude.
On trouve une intention similaire dans : « Après le départ de celui que je cherchais seul parmi les herbes d’automne, je ne vois dans la forêt froide que le soleil incliné. » (Liu Changqing, « En passant par la demeure de Jia Yi à Changsha »). L’ordre normal des mots devrait être : « chercher seul parmi les herbes d’automne » et « voir seulement la forêt froide ».
De même : « Les beaux oiseaux sur les branches sont eux aussi des amis ; les fleurs tombées à la surface de l’eau sont toutes des articles littéraires. » (Weng Sen, « Le plaisir de lire au fil des quatre saisons »). L’ordre normal devrait être : « les beaux oiseaux sur les branches » mis en parallèle avec « les fleurs tombées à la surface de l’eau ».
II. Inversion des caractères et des mots, des phrases et des paragraphes
Du point de vue formel, l’inversion peut également être divisée en : (1) inversion des caractères et des mots, (2) inversion de la phrase et (3) inversion du paragraphe. Nous allons en examiner des exemples et les analyser.
(1) Inversion des caractères et des mots
Dans la poésie moderne, parmi les expressions relevant de l’« inversion », l’« inversion des caractères et des mots » est la plus fréquente.
Yu Guangzhong, « Éloge du chrysanthème »22
« Saison plus cruelle encore, sous ton appel,
mille pruniers fleurissent en rivalisant face à la neige et au givre.
Derrière toi, l’écho persiste, doux et continu, sans jamais cesser. »
Avant l’inversion, la phrase originale était : « fleurissent en rivalisant face à la neige et au givre ». Afin de faire rimer ce vers avec le vers suivant, « l’écho persiste, doux et continu, sans jamais cesser », selon la même rime, le poète a délibérément modifié l’ordre des mots par inversion et l’a transformé en : « fleurissent en rivalisant face à la neige et au givre ». Il s’agit d’une inversion destinée à « harmoniser la rime ».
Le poète Yu Guangzhong a longtemps été immergé dans la littérature britannique et américaine ; il est donc inévitable qu’il ait été influencé par les constructions inversées de la poésie anglaise. Il excellait également dans l’écriture de poèmes métriques ou de poèmes de type chanté comportant des rimes. Ainsi, dans cette strophe, afin d’harmoniser la rime, le poète a légèrement modifié l’ordre des mots, rendant les finales plus harmonieuses.
(2) Inversion de la phrase
Zheng Chouyu, « La forteresse en ruines »23
« Le lieu où, il y a cent ans, les héros attachaient leurs chevaux,
le lieu où, il y a cent ans, les guerriers aiguisaient leurs épées.
Ici, avec mélancolie, je desselle mon cheval.
Ô serrure de l’Histoire, il n’y a pas de clé.
Mon paquetage n’a pas non plus d’épée.
Qu’il me faut donc un rêve aux accents retentissants,
profitant de la clarté de la lune, je transmets le triste “Ordre du général”
depuis les cordes du qin… »
Dans sa jeunesse, Zheng Chouyu s’est distingué par une écriture consacrée aux régions situées au-delà des frontières et aux vastes déserts. Il a laissé de nombreuses œuvres devenues populaires, telles que « La visiteuse du crépuscule », « L’auberge sauvage » et ce poème, « La forteresse en ruines », qui appartiennent toutes à sa « Suite des marches frontières » et ont été largement récitées et chantées.
Dans la dernière partie du poème, le poète a divisé la longue phrase « Je transmets depuis les cordes du qin le triste Ordre du général » en deux vers et a inversé « depuis les cordes du qin », en le plaçant au dernier vers. À mon avis, cela produit deux effets.
Le premier consiste à faire de l’image des « cordes du qin » un vers à part entière, afin de concentrer le regard du lecteur sur cette image.
Le second consiste à faire de l’expression « depuis les cordes du qin… » le point de départ d’une longue résonance sonore, faisant naître une émotion de tristesse profonde et obscure.
Si l’on compare la phrase originale avant inversion et la phrase inversée, qu’il s’agisse de la musicalité ou de la profondeur émotionnelle, la phrase inversée est nettement plus réussie.
Lin Leng, « La barque sans amarres »24
« Rien ne peut me retenir
— sauf le but.
Même si, au bord de la rive, il y a des roses, des ombrages verts, des ports tranquilles,
je suis une barque sans amarres. »
La syntaxe de ces quatre vers, avant inversion, doit précisément être lue en remontant du quatrième vers au premier.
En procédant ainsi à l’inversion, la poète semble vouloir donner au début du poème une phrase davantage susceptible d’attirer l’attention. Et la phrase négative « Rien ne peut me retenir » semble plus séduisante que « Je suis une barque sans amarres » et plus susceptible d’éveiller la curiosité du lecteur.
Ce déplacement de l’ordre des mots, c’est-à-dire cette inversion destinée à produire un meilleur effet dans la mise en scène des images, possède sa nécessité. Qu’il s’agisse de l’exemple précédent — « Profitant de la clarté de la lune, je transmets le triste “Ordre du général” / depuis les cordes du qin… » — ou de celui-ci, je considère que ces deux passages peuvent être qualifiés, dans la poésie moderne, de « vers d’or » ou d’exemples « typiques » de l’inversion.
Luo Fu, « L’éloquence de l’arbre »25
« Le visage levé,
un grand arbre à pain majestueux,
avec ses larges feuilles,
avec son ombre dense,
avec les paroles trompeuses des nuages, les scintillements des étoiles,
avec un geste qui contraint le langage des oiseaux à devenir le cri des cigales,
face aux averses soudaines de la fin de l’été,
il argumente avec acharnement,
soudain, des profondeurs de la strate terrestre surgit
une salve d’applaudissements tumultueux.
Lorsque mes deux mains recueillent une poignée de feuilles mortes,
quant à la conclusion,
nul ne la connaît, hormis le vent d’automne… »
« Soudain, des profondeurs de la strate terrestre surgit / une salve d’applaudissements tumultueux / lorsque mes deux mains recueillent une poignée de feuilles mortes » : ces trois vers ont été traités par inversion. Dans l’ordre original, « lorsque mes deux mains recueillent une poignée de feuilles mortes » devrait être placé au début. Cependant, cet agencement produirait un effet moins réussi, car la « relation logique » serait trop fluide et risquerait d’engourdir le lecteur. En plaçant au contraire cette phrase — « recueillir une poignée de feuilles mortes dans ses deux mains » — à la fin du paragraphe, on crée un effet d’« arrêt sur image », qui permet de mettre en relief l’image très concrète des feuilles mortes recueillies dans les mains.
De même, « Quant à la conclusion / nul ne la connaît, hormis le vent d’automne… » a également été construit par inversion. La phrase originale devrait être : « Hormis le vent d’automne, nul ne la connaît ». Mais cette formulation paraît plus ordinaire. Après l’inversion, la phrase acquiert non seulement une fraîcheur nouvelle, mais elle peut également laisser se déployer naturellement une longue résonance du vent, produisant ainsi un double effet : un « sens au-delà des paroles » et une « résonance persistante et délicate ».
(3) Inversion du paragraphe
Xi Murong, « Un après-midi où je peignais le lotus »26
« Ma vie aurait pu, à l’origine, connaître
d’autres rencontres, si,
devant les lotus sous la pluie nouvelle,
tu étais simplement passé en silence.
Ma vie aurait pu, à l’origine, connaître
cet après-midi de juillet, si,
si tu ne t’étais pas retourné. »
Ces deux derniers vers de la dernière partie auraient normalement dû être placés au début. Pourtant, la poète, dont la sensibilité poétique est particulièrement fine, les a placés à la fin : elle raconte d’abord le résultat et le déroulement de l’histoire, puis en laisse la cause pour la dernière partie. Elle cherche manifestement ainsi à créer une atmosphère de « suspense » et à éveiller chez le lecteur la curiosité de découvrir la « cause ».
L’ordre original de ce poème peut être rétabli comme suit :
« Si, cet après-midi de juillet,
si tu ne t’étais pas retourné,
si, devant les lotus sous la pluie nouvelle,
tu étais simplement passé en silence,
ma vie aurait pu connaître
d’autres rencontres. »
La logique du développement des images est certes devenue plus fluide, mais l’atmosphère de suspense semble avoir disparu ; l’ensemble donne alors moins cette impression de « romantisme sensible ».
Notes
1. Huang Qingxuan, Rhétorique, Taipei : Sanmin, 2002, p. 783.
2. Chen Qiyou, L’esthétique de la conception formelle de la poésie moderne : l’inversion, Taipei : Taiwan Poetry, 1993, p. 71.
3. Lu Jiaxiang et Chi Taining, dir., Dictionnaire explicatif des procédés rhétoriques, Hangzhou : Zhejiang Education, 1990, p. 46.
4. Cheng Weijun et deux autres chercheurs, dir., Encyclopédie de la rhétorique, Beijing : China Youth, 1991, p. 881.
5. Huang Yongwu, Méthodes de forgeage des caractères et des phrases, Taipei : Hongfan, 1986, p. 114.
6. Chen Wangdao, Principes fondamentaux de la rhétorique, Hong Kong : Daguang, 1964, p. 214.
7. Dong Jitang, Analyse et discussion de la rhétorique, Taipei : Wenshizhe, 1992, p. 431.
8. Voir la note 4, pp. 880–881.
9. Shen Qian, Rhétorique, vol. II, Taipei : Université nationale ouverte, 1991, p. 249.
10. Voir la note 9, p. 262.
11. Voir la note 9, p. 263.
12. Chen Qiyou écrit : « La syntaxe européanisée a également favorisé l’apparition de phénomènes d’inversion dans la poésie moderne ; c’est désormais un fait généralement reconnu. De nombreux poètes ont assimilé les techniques de l’inversion à travers les traductions chinoises de langues à flexion. » Voir Chen Qiyou, L’esthétique de la conception formelle de la poésie moderne, ouvrage cité dans la note 2, p. 78.
13. Zou Shicheng, Rhétorique anglaise, Taipei : Shulin, 1993, p. 156.
14. Voir la note 13, p. 156.
15. Voir la note 2, p. 84.
16. Voir la note 9, p. 245.
17. Voir la note 1, pp. 785–803.
18. Lu Jiaxiang et Chi Taining, dir., Dictionnaire explicatif des procédés rhétoriques, Hangzhou : Zhejiang Education, 1990, p. 46.
19. Chen Wangdao, Principes fondamentaux de la rhétorique, Hong Kong : Daguang, 1964, p. 215.
20. Huang Qingxuan, Rhétorique, Taipei : Sanmin, 2002, pp. 804–808.
21. Lu Jiaxiang et Chi Taining, dir., Dictionnaire explicatif des procédés rhétoriques, Hangzhou : Zhejiang Education, 1990, p. 48.
22. Extrait de Yu Guangzhong, Sélection de poèmes de Yu Guangzhong I, Taipei : Hongfan, 1981, pp. 317–318.
23. Extrait de Zheng Chouyu, Recueil de poèmes de Zheng Chouyu I, Taipei : Hongfan, 1979, pp. 41–42.
24. Extrait de Lin Leng, Recueil de poèmes de Lin Leng, Taipei : Hongfan, 1982, pp. 3–5.
25. Extrait de Luo Fu, Interprétation graphique du rêve, Taipei : Shulin, 1999, pp. 105–106.
26. Extrait de Xi Murong, Jeunesse sans regrets, Taipei : Yuan Shen, 2000, pp. 38–39.





